• La communauté comme cadre de vie

    La communauté comme cadre de vie : un chemin pour aller vers les pasteurs
    traduction de l’article de Jörn HALBE, « Gemeinde als Lebensform : Wege zu Pastorinnen und Pfarrern », Wege zum Menschen, Nov./Dez. 98, 497-503.
    1. Mon sujet n’est pas d’abord le métier qui met les pasteurs aux prises avec le monde, mais le monde, au sein duquel ils sont aux prises avec leur métier.

    2. A ce monde participe l’Église. Et ma première question sera : comment ?

    3. Des évolutions convergentes des trois dernières décennies ont conduit à ce que les pasteurs vivent de moins en moins l’Église comme une « maison », c’est-à-dire comme un espace qui, parce qu’il serait leur commune condition, les aiderait, dans leur relation à soi et aux autres, à structurer leur vie intérieure, donc à identifier leur tâche, à distinguer l’urgent, à dire oui à ce qui fonde leur autorité, à poser des limites à leur responsabilité ; bref, quelque chose qui leur permettrait d’être pleinement en accord avec ce qu’ils font, et faciliterait la réalisation de ce qu’ils sont réellement.

    4. L »‘Église » ainsi comprise ne serait évidemment pas seulement une « entreprise », pas plus qu’une direction et une administration, ni une structure juridique et financière, ni un employeur. Elle serait, c’est ainsi que j’essaye de le formuler, une « communauté comme cadre de vie », c’est-à-dire un cadre de vie selon la foi. Ceci implique la diversité et la liberté autant que la responsabilité et un profil clair : les deux dimensions s’originant dans la foi, qui produit la vie sous cette forme, et cette forme-là afin que la vie s’épanouisse.

    5. La communauté locale comme cadre de vie de la foi et l’Église ainsi définie ont vu leur force d’attraction et d’influence disparaître de plus en plus depuis le début des années 70. Ceci se vérifie et par les statistiques, et dans la vie des gens, de même lorsqu’on observe les réactions des directions d’Église ainsi que la théologie pastorale. Les pasteurs se sentent de plus en plus à l’étroit, pas seulement si l’on se réfère à des paroisses dont la base se sétrécit et aux moyens qui se réduisent, mais particulièrement lorsque toutes les attentes se concentrent sur eux en personne, sur l’espace réduit de leur subjectivité et sur leur capacité à rester au clair avec eux-mêmes.

    6. Les éléments qui ont conduit à cette évolution peuvent être décrits de manière empirique comme un changement extérieur. Je me limite à des mots-clé : la diminution du nombre des membres, et la perte conséquente de moyens appartiennent au mouvement de fond. Au même moment, des éléments structurels du métier de pasteur jusqu’alors à peu près stables ont commencé à se diluer : le métier d’homme s’est féminisé ; le travail à temps partiel, des postes à mi-temps se sont développés ; une mutation s’est opérée autour des presbytères, qui deviennent des logements de fonction, perdant la charge symbolique qui consistait à manifester la permanence de la vie spirituelle avec toute l’ambivalence que cela suppose, mais trouvant à cette place la notion de disponibilité pour répondre à des services attendus. Subrepticement, puis de plus en plus ouvertement, nous assistons à l’abandon de l’obligation de résidence. La chute du modèle paroissial s’accentue : eu égard à l’actuelle séparation entre lieux de vie et lieux d’appartenance institués ne peut plus être un lieu d’intégration, sauf dans l’imagination de ceux qui veulent bien encore y croire. Beaucoup de processus échappent dorénavant au domaine des familles résidant dans un habitat donné. Justement, dans ce monde-là des familles et des maisons ne restent que les « étapes de la vie », et les services qui s’y rattachent : la « cure d’âmes », les « casuels », les cultes et l’éducation.

    La sensation étouffante vécue par les pasteurs lorsqu’ils sentent que la vie passe à côté d’eux n’est pas neuve en tant que telle ; ce qui est nouveau, c’est à quel point ce sentiment est répandu et justifié. Car il faut ajouter une dernière chose. Dans tout ce processus de transformation des structures traditionnelles le métier de pasteur est concerné par les évolutions sociales en général. En effet, en raison de la perte d’influence de facteurs normatifs extérieurs, les personnes cherchent aujourd’hui des repères individuels pour régler leur propre conduite. Ils les revendiquent même !

    Dans cette « société de l’expérience », et ceci vaut comme pour tous les acteurs présents, à plus forte raison pour les pasteurs, dans la mesure où ils le sont présents sur ce « marché », ce qui est objectivement proposé ne renseigne plus sur ce qui est prioritaire. De plus en plus fortes sont les remises en question et les réorientations, impliquant des risques accrus de passer, peut-être de justesse, à côté de ce que les gens vont choisir, de faire des propositions légèrement inadaptées. Cette situation de stress provoque une grande fatigue d’une part, et d’autre part déclenche toutes sortes d’improvisations. On n’essaye pas de toucher des personnes, mais des manques dans les expériences que peuvent vivre ces personnes.

    7. II n’est pas étonnant peut-être, mais tout de même remarquable, à quel point les conceptions de la théologie pratique et des programmes officiels des Églises sont restés marqués par le conformisme. Elles n’ont eu aucun effet préventif, mais ont renforcé les tendances existantes, dans une triple direction : on a commandé des sondages pour définir de manière fonctionnelle l’ « identité » pastorale ; la formation a été guidée par le concept de « compétence » pastorale ; des études de marché devaient optimiser leur « efficacité ». Là encore, quelques points devraient permettre d’esquisser de quoi il est question :

    7.1 La tentative d’étudier de façon empirique ce que les personnes attendent de l’Église et particulièrement des pasteurs peut à première vue compenser les effets de la perte de stabilité de l’institution et de l’image professionnelle, perçus depuis le début des années 70. Ne pouvait-on récupérer par ce biais des repères extérieurs permettant de guider la vie et la pratique des pasteurs, des structures plus sûres et sécurisantes, en train de se défaire ? Mais les conséquences (dans les cas qui se rapportent à ces tentatives) furent de deux ordres: a) d’après la perception du public, le pasteur en personne représente et doit répondre de ce qu’est l’Église. b) des attentes non-convergentes sont dirigées sur la personne du pasteur, elles peuvent être additionnées en grappes et il ne pourra jamais y répondre sans les décevoir en partie. L’image professionnelle reconstruite sur ce mode fonctionnel enlace les principaux concernés (et par-delà, ceux qui vivent avec eux) dans des contradictions, et ceci doublement : elle les expose et les revalorise, mais à travers une exigence à laquelle ils ne peuvent répondre qui est de représenter l’Église. Cette même image promet d’aider à orienter le métier par une meilleure perception des attentes, mais l’effet produit est la désorientation, car on détermine des rôles très disparates et on leur donne la même importance, en les faisant reposer sur l’attente des tiers. Ce n’est pas par hasard que l’ « authenticité » et l’ « identité professionnelle » sont devenues des notions-clés. Se manifeste là une recherche qui pourtant ne peut déboucher.

    7.2 Donc à la fin des années 70, un nouveau concept va connaître un succès rapide, d’abord au coeur des réflexions sur la formation théologique universitaire et professionnelle, puis dans les programmes établis : c’est la notion de « compétence ». Le mouvement de fond reste identique : dans l’incertitude sur sa propre situation dans le contexte social – cette tendance se renforçant par l’expérience alors nouvelle d’un manque de postes pour les nouvelles générations de théologiens – l’Église maintient que, en bonne ou en mauvaise part, la force de persuasion et la crédibilité des causes qui sont les siennes dépendent de la personne du pasteur. J’entends le pasteur en tant qu’individu, sans que l’on sache s’il est un roseau auquel on peut tenter de s’agripper ou un rocher dans la tempête, en tous les cas il semble encore indispensable, parce que compétent. Cette compétence est « théologique », il s’agit de l’acquérir personnellement, de la développer en fonction de sa biographie, de la décliner en l’adaptant aux différentes situations. Elle est structurée invariablement de telle sorte que les connaissances universitaires en théologie forment le point de départ de l’acquisition de toute compétence professionnelle. On a pu trouver dans ce concept des effets de libération : « théologique » signifie qu’il existe des critères, « compétence » implique des possibilités pour se limiter et définir un profil dans le champ des attentes concurrentes.

    Ce qui montre aussi le noeud du problème : cette notion, lorsqu’elle se trouve appliquée à la gestion de la carrière professionnelle des pasteurs garantit selon eux la primauté des connaissances théologiques, dans le cadre institutionnel de l’université et des (directions des) Églises la primauté des enseignements correspondants et, ce qui est ici décisif, elle garantit la primauté du ministre ordonné dans la vie et les lignes directrices des paroisses. Les « professionnels » sont opposés aux « laïcs », les « chefs » aux « membres ». Même si tout le pouvoir n’émane pas de leurs personnes, les projets tout de même, et de l’intérieur : de l’homo theologicus considéré comme noyau central des femmes et des hommes qui font ce métier. La communauté en tant que maison constituée de pierres vivantes, et vivant par elles-mêmes, n’est pas prise en compte dans cette approche.

    7.3 Les réactions provoquées par la crise financière des Églises depuis le début/milieu des années 90 se situent exactement dans cette perspective. Le manque d’argent ne s’est pas seulement répercuté sur les conditions de vie et de travail réelles, mais au-delà sur l’accès au métier de pasteur et à son avenir. Cette crise a également déclenché une subordination des réflexions et des prévisions ecclésiales à la pensée économique, celles-ci étant désormais guidées par l’impératif de toute entité en économie de marché : assurer la survie de l’entreprise. La vie fut définie comme « offre ». La logique marchande créa de nouvelles structures, à travers la reconstruction des langages, dans les nouveaux chantiers théologiques, également par des stratégies et des projets de réorganisation de l’Église, sous le point de vue d’une plus grande attractivité et de propositions mieux conçues.

    Cette démarche contient une promesse : de nouvelles structures et des connaissances potentiellement utiles finiront par atténuer les perturbations et les déceptions vécues dans le travail pastoral, qui, de ce fait, serait moins frustrant pour toutes les personnes concernées. Mais au même moment augmente la pression de la mesure qui servira à mesurer ce travail et la perspective employée se rétrécit : la réussite devient la mesure, l’efficience la perspective. C’est le marché qui prononce la sentence. Plus d’espace pour y échapper, plus de recherche du pourquoi qui exigeait qu’on y échappe ! Les pasteurs sont là où le concept de compétence les a placés, rivés sur le professionnalisme dans le sens entrepreneurial du terme, sur l’optimisation de leurs produits et le succès commercial. Ce qui avait commencé, à partir d’attentes moyennes émanant de la société, comme une recherche pour trouver des réponses à de premières remises en questions par la reconstruction d’une image professionnelle s’achève comme une réponse à une autre crise, celle qui ébranle définitivement l’Église.

    8. Voilà le cadre de ce qui me semble être aujourd’hui le problème central de ceux qui exercent en tant que pasteurs, ou qui s’apprêtent à le devenir. Ils n’ont pas seulement à faire avec des « crises d’identité ». C’est une chose qui a certes son importance dans toute progression et dans tout apprentissage personnel et professionnel. Une autre est l’ »identité de crise » qui se forge face à des circonstances et des situations objectivement marquées par des formes de refus, et subjectivement perçues comme menaçantes par les individus, et à plus forte raison par les groupes de pasteurs. Voilà ce qui est devenu déterminant aujourd’hui. Je développe brièvement. Car il est plus important encore d’envisager les remèdes possibles et qu’il faut chercher.

    8.1 L’ »identité de crise » est marquée par le phénomène suivant : une insécurité factuelle grandissante (pas uniquement un sentiment d’insécurité) au niveau des références extérieures d’une personne ou d’un groupe est unilatéralement, parce qu’il n’est pas possible de l’éloigner, transférée à l’intérieur de ces personnes et de ces groupes et transformée en attente à leur égard, qui les oblige à se référer plus clairement et fermement à leur subjectivité. Ce n’est pas la phrase « Il y a beaucoup à faire, allons-y » qui est caractéristique, mais : « Tu n’as aucune chance, saisis-là ! ». L’ « identité de crise » reflète l’inaccessibilité de quelque chose d’extérieur qui se referme et se dérobe dans une intériorité à laquelle on consacre plus d’efforts et plus d’attentes. Pour le dire théologiquement : […]

     

    A partir de là, il y a encore un peu de travail de traduction…

     

    8.2 La même symptomatologie se vérifie dans le fait que tous les commentateurs parlent de vertus comme la « flexibilité », le « professionnalisme », la « disponibilité », la « compétence » et que tous se plaignent également qu’elles ne seraient pas assez cultivées. Dans les deux cas, on fait comme s’il ne s’agissait que de mieux équiper les sujets et de leur demander une attitude correcte. Qui croit cela ne sera pas sauvé, car à nouveau la conséquence en est pour les individus de s’appliquer davantage en sollicitant leurs capacités personnelles, et en même temps de se décharger par la projection, en répondant aux attentes et aux reproches par d’autres attentes et des reproches réciproques. Ces combats d’escrime mimétiques participent à l’identité de crise, et aujourd’hui à l’actualité ecclésiale.

    8.3 La cause de cette évolution se situe dans la perte du lieu sûr et sécurisant…

    Le monde a de moins en moins besoin de l’Église, l’Église a de moins en moins besoin des pasteurs, et eux, les pasteurs ne doivent pas se mettre en colère ni se fatiguer, mais bien au contraire plus flexibles, plus professionnels, plus polyvalents, plus compétents, à l’image de l’Église qui se donne bien de la peine dans sa relation au monde, pour ne pas apparaître aigrie et décrépite, mais vivante, efficiente, au top et avec des produits les mieux adaptés au marché … une pure identité de crise : il manque tout ce qui permet de supporter les choses imposées lorsqu’elles sont pénibles à vivre. La norme s’alourdit d’attentes pas du tout normales.

    9. Le mouvement contraire possible et nécessaire consiste en une construction d’un « contre-monde » : la communauté comme cadre de vie. Un exemple, qui n’est pas un modèle en tant que tel, pourrait indiquer une direction à suivre :

    9.1 Finkenwalde

    9.2 La communauté – La structure des journées – l’attention portée à l’ »extra nos » divin.

    10. Finkenwalde (suite)

    11. …

    Le point important : il est décisif de ne pas laisser une quelconque instance extérieure définir comment il faut vivre et ce qui est à faire, mais l’extérieur qui nous est propre, celui d’un cadre de vie fondé dans la Bible comme aucun autre : la communauté.

2  051 Responsesso far.